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AccueilThèmes du JudaïsmeL'Année juivePourim: Dissimulation, Révélation et Vengeance

Le 3 Février 2010

Pourim: Dissimulation, Révélation et Vengeance

Par Matthew LaGrone
Le Livre d’Esther demande à ses lecteurs de vivre avec la tension entre ce qui est caché et ce qui est révélé. Les distractions, renversements et confusions comiques sur l’identité jouent un rôle central dans l’histoire. Les apparences sont trompeuses—c'est-à-dire, que le monde tangible n’est pas toujours ce qu’il semble être.

Par Matthew LaGrone

L’intégration par les rabbins du Livre d’Esther dans le canon sacré juif est curieuse. Les références à Dieu sont absentes de ces chapitres et le contenu du livre—qui se concentre sur l’édicte génocidaire de Haman et son renversement, et sur la bravoure de Mordehaï et d’Esther— apparait à la première lecture comme certainement profane. On ne dit pas aux lecteurs que la main de Dieu intervint dans l’histoire perso-juive afin de révoquer ce décret. L’arc narratif lui-même semble éloigné de la religion israélite, car Esther ne réfléchit pas explicitement aux pratiques basées sur les commandements et sur le Temple. En fait, certains évènements sont très éloignés de ce qui deviendra la pratique juive normative. Par exemple, Esther, orpheline, épouse un roi gentil, et ce, sans censure sociale et avec le soutien de son cousin et père adoptif, Mordehaï. L’histoire se déroule en Perse, mais ce conte d’exil ne contient pas le traditionnel désir de retourner vers un Sion libre. Les prophètes de l’exil babylonien ont exprimé les peines de l’expérience de la Diaspora; l’auteur d’Esther ne souffre pas des mêmes anxiétés. Les Juifs perses participent pleinement et joyeusement à la vie publique de Shushan, et le Roi Ahasuerus invite tous ses sujets, Juifs y compris, à un banquet pour célébrer la richesse de la région.

Pourquoi, alors, cet étrange livre continue de forcer notre attention? Il est vrai qu’il s’attaque aux tensions centrales de l’histoire juive— la ligne très ténue entre prospérité et persécution, entre normalité et peur. La résolution heureuse de cette tension rend les évènements de Pourim dignes d’une célébration. Mais quelque chose de plus profond est masqué par cette explication de surface. Alors que les efforts d’Esther et de Mordehaï aident à empêcher le pogrom de Haman, la tradition a détecté la main invisible, mais providentielle de Dieu derrière ces évènements. L’appellation « Pourim » fait référence aux sorts jetés pour déterminer la date du massacre propose par Haman, et cette action semblerait introduire un élément de chance dans le récit. Mais les rabbins ont maintenu que, de fait, toutes les motivations humaines seraient frustrées par la présence directrice de Dieu.

Dès lors, le Livre d’Esther demande à ses lecteurs de vivre avec la tension entre ce qui est caché et ce qui est révélé. Esther dissimule son identité juive, et la révèle plus tard au roi afin de sauver ses frères de religion. (Le déguisement de son identité par Esther est la variation d’un thème présent à travers l’histoire juive. Afin de faire partie des nations, les Juifs réprimaient une partie de leur identité, sacrifiant la séparation inhérente à l’idée de peuple élu, afin d’être mieux s’intégrés à la société.) Les distractions, renversements et confusions comiques sur l’identité jouent un rôle central dans l’histoire. Haman le comploteur, arrive trop tard, croit que le roi préfère l’honorer lui plutôt que Mordehaï—ce dernier avait révélé un complot contre Ahasuerus, sauvant ainsi le roi. Mordehaï voit Haman pendu à la potence qui avait été construite à l’origine pour lui. La demande de génocide à l’encontre de la communauté juive (« dont les coutumes sont différentes » [Esther 3:8], explique Haman au roi, et devant dès lors être perçu avec suspicion) est annulée et remplacée par un décret royal pour la mort de Haman et ses fils.

Mais ce qui est caché finira par être révélé. Esther dévoile ses origines (ou sa « nationalité », selon le texte); les banquets masqués (1) du Roi Ahasuerus, signe extérieur de prospérité et sécurité, cachent un royaume menace par un ministre vengeur, mais Mordehaï et Esther exposent au grand jour ses intentions génocidaires; le visage de Dieu est caché (hester panim), mais il se fait doucement connaitre de par les actions du peuple juif, en particulier la nouvelle confirmation de leur Pacte à la suite de la demande échouée de meurtre de masse.

Ainsi, l’une des dynamiques psychologiques centrales de l’histoire de Pourim est que les apparences sont trompeuses—c'est-à-dire, que le monde tangible n’est pas toujours ce qu’il semble être. En revanche, on peut faire confiance au monde du son, au monde des mots et du discours. La Bible hébraïque met constamment l’accent sur la prééminence du mot—invisible et intangible— sur la vue—le visible et le physique. Jonathan Sacks, entre autres, note une distinction importante entre les cultures antiques juive et non-juive. Le Judaïsme est une culture de l’oreille, du son, alors que les autres cultures, comme la perse, sont des cultures des yeux et de la vue. Sacks cite l’historien juif allemand du 19ème siècle, Heinrich Graetz: « Le païen perçoit le divin en nature au moyen de l’œil, et il prend conscience du divin comme quelque chose à regarder. Par contre, la Juif conçoit Dieu comme en dehors de la nature et antérieur à elle. Le divin se manifeste par la volonté et au moyen de l’oreille. Le païen regarde son Dieu ; le Juif L’écoute. » Quand Dieu parle du Sinaï, les gens entendent sa voix, mais ne perçoivent pas son visage parce que Dieu n’a pas de forme. Bien sûr, toute représentation artistique de Dieu est proscrite dans les Dix Commandements.Les mots révèlent, les images trompent. Sacks cite plusieurs grands exemples bibliques: Jacob revêt la cape d’Esaü afin de tromper Isaac, qui est vieux et aveugle, et revendique le droit d’aînesse de son frère. Le manteau de Joseph, couvert de sang, est apporté par ses frères à leur père comme preuve de la mort épouvantable de Joseph, tué par une bête. Son père pleure son plus jeune fils, bien que, sans qu’il le sache, Joseph est vivant. A un autre moment, Tamar se fait passer pour une prostituée pour piéger son beau-père, Judas. Les deux fils aînés de Judas avaient épousé Tamar et étaient morts, et ce dernier était réticent à autoriser son plus jeune fils à l’épouser, violant ainsi yibbum. Comme l’écrit Sacks, « La vue ne révèle pas la vérité. Elle révèle l’opposé de la vérité. » (2)

La déclaration de Sacks vaut également pour Esther. Lorsqu’Esther se révèle en tant que Juive—et ne se cache plus comme reine perse—Haman se rend compte que son dessein a été contrecarré. Il se jette alors sur la couche d’Esther et implore sa grâce (7:8). Le roi entre au moment de la scène et croit qu’Haman est en train d’essayer de séduire sa femme. Enfin, si Mordehaï n’avait pas réussi à convaincre Esther d’admettre son ethnicité au roi— si elle avait gardé l’apparence d’une Perse ordinaire au lieu d’une Juive— alors la communauté aurait souffert sous le terrible édicte d’Haman. Mais en s’adressant honnêtement au roi, Esther change le destin des Juifs de Perse. Une fois encore, le monde de la vue trompe, mais les mots, la culture du son, transmet la vérité.

Certains éléments de Pourim peuvent également poser problème. L’histoire est injectée de violence latente, à la fois potentielle et véritable. Le refus de Mordehaï de s’incliner devant Haman (3:2) a pour conséquence une tentative de génocide. (La distance morale entre l’humiliation de Haman et la mort de masse est, à n’en pas douter, abyssale, et en fait, n’appartient même pas au même univers moral.) Très vite, la situation se renverse. Le plan d’Haman de pendre Mordehaï est contrecarré, et c’est Haman qui est pendu, avec ses dix fils. La férocité de ces réactions ne semble pas occasionner une quelconque surprise dans le texte lui-même. Une telle violence parait normale, et la fête devient par la suite une célébration durant laquelle les expressions d’agression sont permises.

Dans Reckless Rites, Elliot Horowitz montre que l’histoire de Pourim dans la diaspora a souvent laissé cours à des pulsions latentes vers la violence.(3) Le Judaïsme de Diaspora a généralement évité la violence comme réponse à la persécution, mais puisque les rabbins ont autorisé les participants à la fête de Pourim d’enfreindre les normes sociétales traditionnelles (en permettant par exemple l’ivresse, le déguisement avec des vêtement du sexe opposé, la moquerie envers des figures d’autorité, etc.), la fête a souvent été le témoin de représentations de violence, parfois réelles, parfois rhétoriques (telles que le fait de brûler une effigie de Haman). Horowitz remarque que, surtout pour les Juifs vivant sous autorité catholique, la pendaison de Haman rejoue symboliquement la mort de Jésus qui, selon les rabbins, fut pendu et non crucifié. De telles parodies seraient normalement découragées par les rabbins qui, avec raison, craignaient la réaction violente des Chrétiens. Parfois, des violences physiques à l’encontre des Chrétiens se produisirent lors de Pourim, mais plus souvent, la violence était d’apparat, exprimée par des mots, et non des actes. Bien que ce fût le nom d’Haman que les Juifs souhaitaient oublier, les dégâts psychiques de l’exil physique et du harcèlement constant par les Chrétiens firent des attaques contre Haman un substitut des attaques contre Jésus, premier objet d’affection et de dévotion des Chrétiens. Les autorités chrétiennes remarquèrent les parallèles et essayèrent de temps à autres d’empêcher la pendaison ou la destruction par le feu de l’effigie d’Haman. En 408, l’empereur Theodosius II interdit l’utilisation d’Haman dans le rituel de Pourim, déclarant que c’était un « outrage à la croix ».(4) Haman, bien sûr, est l’un des ennemis par excellence de l’histoire juive. La tradition le considère comme descendant des Amalécites, le peuple qui s’attaqua aux Israélites faibles et infirmes pendant l’Exode. Leur nom doit être effacé. Bien que cet accent mis sur la violence semble très éloigné de l’image conventionnelle du Judaïsme rabbinique, l’une des responsabilités centrales de la religion est de diriger convenablement les émotions, et l’héritage de la violence théâtrale de Pourim—maudire le nom de Haman, se moquer des ennemis d’Israël, etc. — canalise les douleurs de l’histoire en une sorte de vengeance interne. Cependant, la vengeance peut rarement être physique, car l’histoire de la diaspora juive a largement été marquée par l’impuissance.

Le pouvoir psychologique de Pourim est robuste. L’histoire même touche à certaines des motivations les plus profondes de toute vie humaine: la peur, la vengeance, le courage et ainsi de suite. Ces éléments participent à faire de nous ce que nous sommes. La vie d’Esther ressemble beaucoup à la vie des Juifs après l’Emancipation: camoufler son identité juive afin d’être « normal ». Cependant, le récit de sa vie nous donne une autre leçon: une telle identité est impossible à cacher, et les conséquences de cette dissimulation peuvent être très dangereuses. Lorsqu’Esther refuse d’approcher Ahasuerus au sujet du décret d’Haman, Mordehaï lui rappelle, « Ne crois pas que, parce que tu fais partie de la maison royale, tu seras la seule en sécurité » (4:13). Comme les rabbins nous le rappellent dans le tractate Shavuot (39a), « tous les membres d’Israël sont responsables les uns des autres » (kol yisrael arevim zeh ba-zeh).

En tant que fête, Pourim a mis au point une dynamique de libération et de retenue, de bonheur et d’inquiétude. Selon la tradition, ce jour-là, les restrictions sur la sobriété sont levées, mais depuis l’ère Talmudique, les rabbins ont tenté de réduire la possibilité de ne pas pouvoir différencier Mordehaï de Haman. Le nom d’Haman est maudit, sa personne fait l’objet de moqueries, mais on ne touche à aucun « Haman » réel— c’est la violence des voix et non des poings. Pourim est remplie de joie et de rires, la libération de tensions nerveuses, mais la joie et le rire sont graves, parce que l’objet des rires n’est pas frivole : c’est un génocide manqué. La fête sert alors de sombre avertissement : nous devons nous méfier de la prospérité—bien qu’elle soit certainement une bonne chose— et des efforts envers la « normalisation » et avec elle, l’élimination de la différence juive. Enfin, Pourim a une importante intention théologique : la distance divine (hester panim) du récit, le besoin du nom de Dieu ne racontent pas toute l’histoire. Ce qui compte, du moins selon la tradition, c’est la confiance (emunah) en Dieu, même lorsque, et peut-être surtout lorsque son éloignement semble le plus grand.

Notes de bas de page :
(1) La coutume qui consiste à porter des costumes le jour de Pourim semble puiser ses origines chez les Juifs italiens de la Renaissance. Cette coutume se moquait clairement des traditions de « carnaval » du catholicisme romain.
(2) http://www.chiefrabbi.org/ReadArtical.aspx?id=453
(3) Elliot Horowitz, Reckless Rites: Purim and the Legacy of Jewish Violence (Princeton, NJ: Princeton University Press, 2008).
(4) Horowitz, Reckless Rites, 17.
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